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   Projet « fil rouge », itératif et modulaire, « Sec.Confinement » ( entamé en 2015 via les encapsulations de plomb « Containment Failure » ) tente une remédiation poétique par la dispersion de Bleu de Prusse sur des terres ou roches révélant une radioactivité résiduelle. Le Bleu de Prusse, au-delà d’être un pigment apprécié jusque dans la teinture d’uniformes, peut constituer un remède d’urgence à la maladie des radiations chez l’homme (Fiche CDC). Ici, dans une anthropomorphisation du paysage, l’agent disperse ce pigment volatile afin de palier, dans un acte vain, à l’empreinte laissée par l’exploitation des terres.
   Cette quête prend des formes variées, parfois actionnée par l’agent APCP8713092015. A ce jour existe cinq dispositifs de dispersion ou d’encapsulation : Remède MKI : Grenades ; Remède MKII : Micro-fusées ; Remède MKIII : Fronde lance oeuf ; Remède MKIV : Appareil de mise sous vide ; Remède MKV : Canons. Conjointement à ces outils/sculptures « Sec.Confinement » se déploie par le biais de vidéos (Remède MKI SITREPI et SITREPII), d’une publication (Gros Gris : Duel), d’installations ou de performances
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   Le travail de Clément Philippe se concentre sur des modalités de révélations des phénomènes, naturels ou mécaniques de la transformation de la matière, invisibles à l’œil nu. Ainsi il « dessine » par exemple à la rouille, en intégrant dans des planches de bois des fils de fer avant de recouvrir la surface d’une peinture blanche. Il humidifie ensuite la couche picturale pour révéler un motif, qui rejoue la même histoire puisqu’il s’agit de sites de transformation de minerais.

   Avec Sec. Confinement, il poursuit un travail autour d’une fiction : un groupe se mobilise pour soigner des roches d’irradiations provoquées par l’extraction d’uranium sur leur site. Costume, mallettes avec compteur Geiger, grenades et masques en constitue les accessoires identifiables, marqués d’un même sigle. Les grenades sont remplies de Bleu de Prusse, composé chimique avant d’être pictural, utilisé pour prévenir et traiter les contaminations humaines au césium radioactif. Projeté sur les pierres prélevées ou directement in situ, ce remède est testé par l’artiste sur le minéral, comme une métaphore de soin possible.

   Chaque monstration de l’œuvre est l’occasion de rajouter un chapitre à l’histoire de Sec.Confinement, l’artiste notant en parallèle ses recherches et relevés dans des carnets à la fois scientifiques, prospectifs et utopiques.

   Relevé Bravo Oscar Sierra 20210325 matérialise avec les roches prélevées dans la région de Lodève un graphique montrant les taux de rayonnements observés. Les roches sont disposées au mur pour former des lignes de différente hauteur. Un membre de Sec.Confinement a jeté du Bleu de Prusse sur les pierres avec un canon d’abord, puis avec des grenades. La scène de ses roches aspergées en partie de poudre bleu montre une sorte de temps suspendu et en attente, de travail en cours, mais aussi une peinture murale post happening, qui mêle des éléments naturels à un rationalisme vain, le tout sublimé par l’artiste.  

   Plus généralement, le travail de Clément Philippe s’articule autour de ces tentatives parfois maladroites et souvent naïves pour remédier aux accidents et dommages collatéraux de la technologie sur l’environnement.

Pauline Faure

    

   Un campement laissé à l’abandon, deux serres communicantes, un laboratoire, un lit de camp, du matériel scientifique disposé ici et là, des cartes, les restes d’un feu de bois, des caisses et de la couleur, un peu partout. Devant, un drapeau flotte au bout d’un mât et porte le symbole du nucléaire, un titre « Sec. Confinement » et une devise dérivée du latin : semper chrysalis. Face à cet ensemble énigmatique d’où toute présence humaine a parfaitement disparue, face à ces vestiges qui renvoient à quelque univers post-apocalyptique, on s’interroge sur l’avenir de nos propres systèmes de société, au monde dans lequel on vit, et à son évolution prochaine. Avec cette œuvre, Clément Philippe s’inscrit dans un réseau complexe de références formelles et conceptuelles qui tentent d’approcher l’absurdité d’un monde post-industriel courant à sa perte – toujours le papillon vole vers la lumière – et on pense à des installations comme celles d’Anne et Patrick Poirier, et notamment Danger Zone (2001) qui déjà présentait au public un campement de fortune et une question : que s’est-il passé ? Le jeu de piste est lancé.

   Contrairement à l’œuvre des Poirier, la structure de Clément Philippe nous est ouverte et nous sommes invités à y pénétrer, à l’habiter cette installation, et par là à actionner l’œuvre, à la mettre en mouvement. Ce faisant, nous nous mettons dans la peau de ses habitants peut-être, ou bien jouons le rôle d’enquêteurs-témoins chargés de comprendre cette histoire.

 

   Au cœur de nos interrogations il y a le paradoxe de Prométhée, ce Titan qui fit don du feu à l’humanité, et de la science, amie ambiguë qui pourrait aussi bien la conduire à sa perte. N’est-ce pas le sens de cette installation ? Et face à ce paradoxe inexorable quelle attitude adopter ? À cette question, Clément Philippe répond par une poésie de l’absurde, un remède inopérant mais symboliquement fort. L’entièreté du campement est plongée dans une atmosphère bleutée – il y a quelque chose des Atmospheres de Judy Chicago – issue d’un pigment qu’il utilise depuis plusieurs années : le bleu de Prusse qui, composé de fer et de cyanure, fait office sur le corps de remède à la radioactivité. Ici la blessure ne pourra pas être soignée par la couleur, mais d’une certaine manière la poésie opère – comme dans nombre de performances de l’artiste Francis Alÿs le geste est vain mais potentiellement d’une grande puissance, si nous savons l’accueillir.

   Si l’art ne peut sauver le monde, peut-être peut-il tout de même nous aider à grandir. Nous en revenons alors au Semper Chrysalis inscrit sur le drapeau : l’installation devient capsule, cocon dans lequel nous chrysalides nous transformons, par une prise de conscience de larve devenons papillons – ce dernier stade de développement des lépidoptères que l’on appelle aussi imago, image – c’est peut-être l’éveil que permet l’art.

   Sans doute la prise de conscience paraîtra vaine à beaucoup, et peut-être l’est-elle – finalement, qu’y pouvons-nous ? De cela, Clément Philippe est bien conscient, lui qui plonge une partie de ses références théoriques dans l’ouvrage L’homme unidimensionnel de Robert Marcuse, un essai de 1964 qui décrit l’avènement d’une société industrielle qui éteint chez les individus toute possibilité de développement d’un esprit critique – le seul remède à cet état est ce qu’il appelle la « négation intégrale », un éveil dans le refus qui peut finalement se révéler d’une grande fécondité, à l’image de cette phrase de Walter Benjamin qui clôt l’ouvrage : « C'est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l'espoir nous est donné. »

Grégoire Prangé

Sec.Confinement : Remède MKI SITREPI.
Sec.Confinement : Remède MKI SITREPII.